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Le problème de l’utopie volontariste se retrouve sous des aspects divers en philosophie, en économie, en politique ou encore dans les mouvements de libération. L’utopie volontariste accorde bien sûr la primauté à la volonté sur l'intelligence ainsi qu'à l'action sur la pensée intellectuelle ou sur les sentiments. Dans le langage familier, le volontarisme sert à désigner l'attitude de quelqu'un qui pense modifier le cours des événements par sa volonté. Tout changement sera donc essentiellement une affaire de persévérance et de détermination dans l’action. Cette tension conduit invariablement à la question des fins qui justifient les moyens utilisés pour y parvenir. Très vite naît la tentation de contraindre pour convaincre ou pour faire avancer la cause. L’histoire humaine regorge de ces dérives qui vont sombrer dans une écœurante barbarie. L'idéal volontariste serait une volonté qui toujours prête à s'exercer resterait ferme dans ses décisions. Sa principale qualité se déploie dans l’agir et sans doute la persévérance. Mais à mesure que le temps s'écoule, que les difficultés grandissent ou se multiplient, la force de la résolution primitive tend à décroître à moins qu'elle ne soit sans cesse renouvelée par le fond même d'où elle est sortie, par l'énergie constitutive de la faculté de vouloir. En somme, tous ces caractères de la volonté idéale pourraient se ramener à un seul, à savoir la force, de même que toutes les imperfections ou insuffisances de la volonté ont pour origine sa faiblesse. Force et faiblesse, vouloir et pouvoir, rêve et réalité, possible et impossible sont étroitement liés à une tension dialectique à situer entre l’absolutisation et la relativisation. L’exagération et la minimisation. Le nécessaire et le contingent. Le conscient et l’inconscient. Le relatif et l’absolu. Notre vouloir risque en permanence d’exagérer des buts somme toutes relatifs ou, au contraire, de relativiser des causes essentielles. « Dans une perspective constructiviste, on dirait que la tentative d'établir un monde dépourvu de toute perturbation engendre une réalité au plus haut point perturbée. »  Ce paradoxe est liée à la conviction de détenir la vérité. L’idéologue crée avec habileté l'impression qu'un enthousiasme (ou le bon sens, une bonne volonté) réellement passionné bouillonne en chacun, et quiconque n'en est pas habité fait mieux de reconnaître que quelque chose ne tourne pas rond chez lui... (Paul Watzlawick). » Ce mensonge nous constitue.

En réalité, tout est à situer – comme l’écrivait Paul Ricoeur - face à l’involontaire absolu : la mort.  

On peut également dire que je ne peux vouloir contre la mort. La mort est inévitable et c’est à partir de l’idée de mort que l’on peut comprendre facilement l’idée du consentement. La mort est ce qui ne peut pas ne pas arriver. Pour Ricœur, il existe une échappatoire à la volonté face à la puissance de la nécessité. Il s’agit de consentir à l’inévitable, à ne pas se débattre inutilement, à ne pas s’essouffler en vain face à la nécessité. La volonté a donc toujours son rôle à jouer face à l’involontaire absolu. Elle se doit de lui dire oui et ainsi elle modifie mon existence de sujet. Grâce au consentement, je ne suis plus une volonté folle qui se débat contre l’inévitable, je deviens une volonté sage qui acquiesce ses propres limites.

Dans la perspective chrétienne, le Royaume des cieux ressemble à une personne qui se rend compte qu'elle ne viendra jamais à bout de ce qui pèse - la convoitise, la rivalité, la faute, la culpabilité et le perfectionnisme -, qu'elle n'atteindra jamais une image idéale d'elle-même qu'elle croyait nécessaire pour se rendre acceptable et aimable. Elle accueille alors son impuissance radicale ; elle s'ouvre ainsi à l'avenir, à la nouveauté, à l'autre/au divin avec confiance ; elle renonce à expier son malheur par une vie de fuite, d'hypocrisie, de devoir ou de mensonge.